Omoide Poroporo : Le Ghibli vraiment japonais

La lecture du livre de Toshio Suzuki (un article dessus viendra dans les temps à venir avec celui de Tezuka) m’a entre autre fait souligner l’importance de Isao Takahata dans le studio Ghibli. Il faut avouer que le fait de toujours allier Ghibli à Miyazaki en Europe a mis une certaine ombre sur cet autre producteur pourtant tout aussi important que l’est Miyazaki et c’est fort dommage. Surtout quand l’on apprend qu’en fait Miyazaki voue une vraie admiration envers Takahata et son travail. Parfois cet oubli est tel que l’on en arrive à lire que le Tombeau des lucioles a été réalisé par Miyazaki, pour dire. Techniquement Takahata ne fait pas partie de Ghibli, même s’il a poussé la création du studio il ne possède en réalité que le grade de consultant, cela est dû à une orientation personnelle en ne voulant pas lancer une sorte de conflit entre une implication dans le studio et sa propre créativité, cependant il possède tout autant de mérite. Omoide Poroporo fait partit des Ghibli édités en France mais qui n’ont pas connu le même succès que les productions phares comme Chihiro, à cela une raison essentielle (développée plus loin) malgré le fait que le film reste de très bonne qualité. Il est donc bon de revenir sur cette œuvre qui montre une autre facette du studio, moins internationale et plus personnelle.

Synopsis du dvd :

Taeko, une citadine de 27 ans, part en vacances à la campagne dans la famille de son beau-frère. Laissant derrière elle ses préoccupations personnelles, elle se laisse submerger par ses souvenirs d’enfance, des anecdotes survenues en 1966 alors qu’elle n’avait que onze ans.

Le film se divise ainsi en deux parties réellement distinctes l’une de l’autre, la première correspond au voyage de Taeko dans la campagne est fait preuve alors d’un réalisme hors norme et à tous les niveaux, mais vraiment. La seconde partie prend place dans son enfance, où est alors employée une animation plus pastelle, comme on a pu le voir (enfin de manière différente tout de même) dans les adaptations des mangas de Takako Shimura comme Aoi Hana ou Wandering Son. Ça ne se limite pas que à cela, notamment concernant tout l’aspect réaliste où Takahata a été ici vraiment génial. On joue ainsi constamment sur deux tableaux qui s’entremêlent tout au long du récit, soulignant ainsi l’apport vraiment important de notre passé sur notre présent, le film nous décrivant ainsi d’une très belle manière qu’une chose qui peut nous paraître ici anodine peut en réalité avoir un impact important sur notre avenir.

Un film d’abord réaliste

Omoide Poroporo est vraiment pas mal car il a de multiples visages en rapport avec sa réalisation, mais si on devait parler d’un seul point ce serait le réalisme indéniable du film, je pense même qu’il doit être le film d’animation s’approchant le plus de la réalité qu’il m’a été donné de voir. Et cette approche résulte de plusieurs points : Tout d’abord par son animation vraiment splendire ainsi que grâce aux décors de campagnes qui sont magnifiques et qui possèdent toutes les lettres de noblesses du studio. Ensuite son chara-design de grande qualité, Takahata a notamment cherché à faire coller le visage des personnages à celui des comédiens qui les doublaient. Il paraît qu’il y a eu un véritable travail concernant le mouvements des lèvres, permettant un rendu très fidèle. Finalement il en ressort deux spécificités, tout d’abord les personnages ressemblent vraiment à des japonais alors que l’animation japonaise habituelle tend plus vers une occidentalisation des visages, ensuite l’animation de ses visages rend parfois la chose étrange, notamment sur le personnage de Taeko qui gagne 10 ans lorsqu’elle rit, faisant un trait marqué sur ses pommettes du visage.

Il y a ensuite un rendu très fidèle de l’univers qui représente une autre implication importante de Takahata dans son film, pour l’anecdote Suzuki (le producteur) a ainsi dit que Takahata a lui-même fait des recherches sur le terrain pour la préparation des fleurs de carthames, en plein milieu de la production il a voulu voir lui-même un professionnel mais Suzuki a dû le contraindre d’amener plutôt un assistant le faire à sa place, Takahata aurait rempli un cahier complet sur la méthode de préparation de la fleur avant de se lancer dans le film. Pourtant le passage parlant de la fleur ne dure guère plus de 5 minutes, cela montre bien que l’on touche un vrai désir de perfection de la part de Takahata pour ce film (qui sera aussi présent pour les autres en fait).

L’autre point réaliste, c’est la nature même de l’essence du film surtout sur les rapports humains. Les dialogues sont vraiment naturels et l’on a vraiment l’impression de vivre une scène qui aurait pu réellement se dérouler. Cette touche humaine et d’autant plus important qu’elle est aussi présente dans la partie de 1966, donnant un aspect presque historique au film. Par exemple, une scène du film décrit tout l’aspect de l’ouverture des jeunes filles sur leur menstruation, dit comme ça pour un animé cela peut paraître étrange, mais en fait cela donne un coté réaliste et « original » indéniable.

Une œuvre avant tout japonaise

A mon avis si l’œuvre n’a pas touché son public à l’occident comme il en a été pour les autres animés de Ghibli, c’est avant tout car le film possède un univers totalement japonais. Tout d’abord une partie du film fait hommage aux campagnes japonaises, je pense qu’il y a un vrai désir de s’identifier dans le personnage de Taeko et qui est complètement impossible pour nous. La campagne japonaise, on ne l’a jamais connue et il sera donc difficile de s’y trouver et d’y avoir ne serait-ce qu’une infime nostalgie. Mais ce n’est évidemment pas tout, car Taeko représente en elle-même une nouvelle génération, désorientée et qui ne sait pas vraiment jouir de son nouveau statut (notamment de toute l’égalité que gagne doucement les femmes dans le monde et au Japon).

Ensuite par la nature même du film, tout l’aspect réaliste du film le rend encore plus dédié aux japonais. Si l’animation japonaise en général permet une sorte d’identification pour les étrangers (et j’en suis persuadé) à certaines valeurs mises en avant par celle-ci malgré la différence de culture, il n’en est pas de même pour Omoide Poroporo. Cela ne veut pas dire que le film est un véritable barrage pour nous, car au final l’aspect humain de l’œuvre est ouverte à tous, mais plutôt que l’identification que l’on pourrait avoir avec le personnage n’est pas vraiment permise. Il s’agit d’une vraie différence avec les films de Miyazaki où l’univers fantastique permet aux non-japonais de s’identifier autant que les membres de l’archipel.

Un film bio, sociale et historique

Omoide Poroporo pose aussi deux thèmes sous-jacents mais tout aussi intéressants. Tout d’abord c’est toute l’ode à la campagne et au bio à travers le personnage masculin alors même que le film a été distribué qu’en 1991. Takahata donne ainsi une véritable touche écologique dans ce film en faisant la promotion d’une agriculture biologique alors même que les paysans font face à une crise du secteur agricole. A mon avis c’est avant tout une sorte d’hommage aux hommes de la terre que donne ici le réalisateur, mais aussi une manière d’appuyer encore plus sur tout le coté « nature » que l’on a dans ce film. Alors même qu’il insiste fortement sur cette idée, il garde un certain recul, un dialogue est ainsi intéressant quand Toshio dit à Taeko que la campagne japonaise n’a plus vraiment de naturelle, elle a été forgée depuis des décennies par la mains des hommes. Mais alors qu’est-ce que la campagne ? C’est sûrement un compromis entre l’humain et la nature, un respect de la nature tout en y profitant.

Il y a aussi une petite critique sociale et un point de vue historique (qui doit aussi se rapprocher à l’aspect réaliste et l’identification) à travers les dialogues de Toshio mais surtout par toute la partie concernant le passé de Taeko. On passe ainsi de l’exode rurale au faible pouvoir de décision de la femme face à l’homme (bien qu’encore présent maintenant) et d’autres sujets. Sur ce point, on ne nous sert pas de vrais points de vue mais Takahata a ainsi plus apporté des petites gouttes par ci par là qui donne toute la richesse au film.

Entre passé et présent

La trame principale du scénari tourne autour de la psychologie du personnage de Taeko, elle vit à la fois dans le passé et dans le présent et a l’impression de n’avoir rien vécu dans sa vie. Durant tout le film elle aborde différents flashback qui soutiennent cette idée, cela devient encore plus pervers quand l’on comprend qu’elle garde en mémoire ses souvenirs selon son propre point de vue, rendant parfois le souvenir alors même « truqué » comparé à la réalité. On comprend progressivement que tous ses souvenirs l’ont en quelques sortes conditionné et l’ont fait devenir ce qu’elle est actuellement, l’empêchant d’oser prendre des décisions. On retrouve ainsi une pensée que l’on aura par la suite de manière bien plus développée dans les animés de Yuasa : La volonté de se lancer dans ses projets. Effectivement Taeko aborde depuis tout le temps un point de vue résigné, elle ne pourra  jamais vivre à la campagne car elle n’y connaît en fait rien, elle ne veut pas connaître l’amour car elle s’imagine qu’elle n’est pas attirante. Taeko vit totalement dans son passé et ce n’est seulement qu’à un moment que ce changement va s’opérer, le final est d’ailleurs une perle de réalisation que je vous laisse découvrir.

En conclusion

Il est clair et net que je ne conseillerais pas ce film à tous, il s’agit avant tout de la découverte d’une part du studio Ghibli. Le film n’a rien de l’action habituellement proposée par le studio, il est totalement posé et à apprécier dans le calme et avec un certain recul. Cependant cela reste une œuvre de très bonne qualité et qui reste à voir pour peu que l’on apprécie et que l’on curieux des différentes formes d’animation japonaise que l’on peut nous proposer. Je me demande si le fait que l’édition française ne propose aucune version française n’est pas un hommage à tout le travail de l’animation des lèvres ou si ce n’est pas car ils savaient que ce film n’avait pas pour but de toucher un large public chez nous (ou peut-être les deux). C’est vraiment le genre de film où le ressenti de chaque personne doit être différent.

9 réponses à “Omoide Poroporo : Le Ghibli vraiment japonais

  1. Pour moi Takahata réussit sur ce film là où Miyazaki échoue sur sa carrière: faire un film traitant de l’écologie de manière intelligente🙂.

    ps: moi je l’ai la nostalgie de la cambrousse nipponne😦

    • C’est vrai que contrairement aux films de Miyazaki, l’aspect écologique est ici bien plus sérieux et fait moins office uniquement de touche de fond.
      A mon avis on peut être nostalgique de la campagne de manière générale et le film nous touchera tout de même, mais ce ne sera pas pour autant la même chose pour un japonais.

  2. C’est amusant la différence de perception que je peux avoir, sans pour autant être en désaccord. Miyazaki a toujours été pour moi le réalisateur qui ne déplace jamais, tandis que Takahata venait tous les ans en France – j’exagère à peine – et en profitait pour assister à quelques projections. De ce point de vue, j’aurai du mal à attribuer Only Yesterday à Miyazaki. J’ai même eu la tendance inverse avec Nausicaä, présenté à l’époque par Takahata, qui se défendait d’en être le réalisateur mais n’arrêtait pas te dire « on a fait du bon boulot sur telle ou telle scène » donc j’étais un peu perdu sur son rôle effectif, à croire qu’il était le directeur d’animation.

    Quant au Ghibli vraiment japonais, j’ai tendance à mettre Umi ga Kikoeru devant, mais sans doute à cause du choix de Kichijoji pour certaines scènes, un patelin que je connaissais bien et repris dans les moindres détails. Le côté 60’s et années 80 à la campagne est un peu trop loin.

    Sinon, pour en revenir à l’article proprement dit:
    – micro coquille: « elle est aussi présente dans la partie de 1996 » 1966 non?
    – pour les recherches sur les fleurs, au moins le champ de benibana fait partie des scènes marquantes du film, qui le placent sur un piédestal, niveau qualité technique. J’ai été plus soufflé par l’épopée pour retrouver l’émission des marionnettes, un épisode qui m’avait semblé des plus banaux à l’écran.

    • Le patelin de Kichijoji, ce n’est pas notamment une gare qui est reprise dans les moindres détails ?
      Sinon merci, coquille corrigée. J’ai aussi hésité à fournir cette anecdote mais bon, elle aurait été trop longue à bien expliquer et il faut laisser les gens avoir envie de découvrir le bouquin. Mais c’est vrai, personnellement j’avais lu la chose avant de voir le film, j’ai reconnu immédiatement la scène quand elle est passée et je me suis dit la même chose : tout ça pour ça ? Ça dépasse presque un simple désir de perfection, c’est vraiment une volonté de retranscrire au mieux la réalité.

  3. J’ai acheté le livre de Suzuki mais je ne l’ai pas encore lu, je ne me prononcerai pas sur son contenu (là je lis le Tezuka).
    Sur l’aspect « plus ou moins japonais », il me semble délicat de juger l’intention de l’auteur. Par exemple, « Tu peux entendre la mer » est probablement très japonais dans sa forme et son contexte (pour autant qu’un newbie tel que moi puisse en juger), mais il est avant universel par son contenu, les sentiments n’ayant pas de frontière. Comment expliquer sinon qu’un européen comme moi puisse être ému en le regardant? Les films de Ghibli, qu’ils soient de Takahata, de Miyazaki ou d’autres, ont cette qualité. En plus de celle, que n’ont pas les Disney, de parler aux enfants sans les prendre pour des retardés. Suffit de voir comment mon fils de sept ans réagit aux uns et aux autres. Pour lui, Kiki, Ponyo ou Totoro sont nettement plus parlants que Rox et Rouky, Aladin ou le bossu de notre dame.
    Je ne sais plus ce que je voulais dire. Pouf pouf.
    En tous cas merci de me donner envie de regarder Omoide Poroporo. Si c’est là l’objectif, il est atteint🙂

  4. >une autre facette du studio, […] plus personnelle.
    Amusant. Je n’ai jamais vu l’œuvre de Takahata comme étant plus « personnelle » que celle de Miyazaki, bien au contraire. Miyazaki est un créateur, à quelques exceptions près, il conçoit et écrit ses propres histoires, en dessine les artboards , corrige les animateurs lui même… Si il en avait le temps et l’énergie il pourait réaliser un film tout seul. Takahata lui est un conteur, il adapte les histoires des autres au média animation. Ne sachant pas dessiner il est obligé de déléguer énormément et ne peut exprimer directement par le dessin ce qu’il souhaite faire.

    Maintenant ça fait une éternité que j’ai pas revu le film, la dernière fois ça devait être au FDI en présence de Takahata lui même il y a au moins 7 ans. Il est peut-être temps de rechercher où j’ai rangé ce foutus DVD jpn.

    • Faut aussi bien me comprendre, par personnelle je voulais dire que cette œuvre est bien moins internationale comme le sont celles de Miyazaki où tout l’aspect fantastique permet d’être apprécié par toutes les cultures, malgré le fait que ces univers sont fortement inspirés du folklore japonais. Ce qui fait que je ressens aussi ce que tu veux dire.

      • au fond, c’est peut-être parce qu’ils sont japonais (Suzuki, ITW lue dans animeland, ne fait pas mystère que les films Ghibli sans exception sont avant tout destinés au public japonais) que les films parlent de façon universelle. sans identité, sans personnalité, une oeuvre ne permet pas l’identification, et encore moins l’intérêt. c’est aussi l’identité qui différencie une oeuvre d’un produit.

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