Retour sur une œuvre conceptuelle : Phénix, l’oiseau de feu

Aujourd’hui retour sur un oldies et plus précisément sur un film réalisé en 1980, que je considère d’un point de vue personnelle comme une œuvre intrinsèque aux films d’animation figurant parmi les plus intéressants dans l’animation japonaise. Phénix l’oiseau de feu, Phoenix : Space Firebird au États-Unis ou alors Hi no Tori 2772: Ai no CosmoZone est un film réalisé par Taku Sugiyama (杉山 卓) (et non pas par Suguru Sugiyama) basé sur une partie du manga (3 chapitres : Temps à venir [Nom du chapitre dans l’édition française] (Futur), Espace (Univers) et Résurrection (Renaissance) – à vérifier par contre – ) Phoenix de Osamu Tezuka (手塚 治虫) qui a d’ailleurs supervisé personnellement la conception de ce film

Grossièrement, Phénix était à Tezuka ce qu’était Nausicaa à Hayao Miyazaki : L’œuvre d’une vie. La manga édité chez nous aux éditions Tonkam (qu’il faut absolument que je me procure) a été écrit de 1954 à 1988, soit un avant le décès du dieu du manga. Tezuka le considérait même comme l’œuvre de sa vie (« raifu waku »), regroupant toutes ses idées, mêlant récit autobiographique et fantastique, il annonça d’ailleurs qu’il souhaitait poursuivre le manga jusqu’à sa mort, ce qui n’est pas loin de la réalité. Cet article ne mélangera en aucune manière le manga avec le film d’animation de 1980, tout simplement car à mon plus grand regret je ne l’ai jamais lu.

Ce film n’est pas à confondre avec le film réalisé par Rintaro : Phoenix : Ho-o, sortit en 1986 et qui n’a pas été édité en France (du moins pas d’après mes connaissances).

Pour comprendre la nature de ce film, il faut connaître brièvement les influences majeures de Osamu Tezuka : Celle du studio Disney (ainsi que Charlie Chaplin et bien d’autres). En effet on peut clairement reconnaître une influence majeur du studio d’animation américain dans ce film, particulièrement de films comme Fantasia (sortit en 1940). L’ensemble du film Phénix possède une solide base musicale, mélangeant parfois dialogues et animation « muette » sous un fond orchestré, ici ce n’est pas la musique qui accompagne l’animation mais l’inverse. Mais la force de ce film provient surtout de toutes les idées qui y sont estampillées au fur et à mesure, sensation que j’ai aussi eu en lisant son manga Bouddha. Recherche de soi, recherche de pouvoir, écologie, place dans la société, futur, autant de chose sur lesquels se positionnent le film tout au long de ses 122 minutes. La seconde force du film correspond à ce que Takayuki Matsutani (松谷 孝征) décrit comme le « 3ème type d’animation » de Osamu Tezuka : Une animation conceptuelle qui cherche à toucher les limites de ce que l’on peut accepter en animation. Ce film est une sorte de laboratoire comme j’ai pu le voir dans des séries telle que Youjouhan Shinwa Taikei de Yuasa (on arrêtera jamais le fanboy).

Résumé donné sur le dvd :

Godo est un enfant du 22ème siècle, né dans un monde au bord du chaos, à l’écosystème totalement déréglé, où les humains sont devenus de simples outils, élevés en laboratoire, sélectionnés et éduqués depuis leur naissance par des robots. Godo a la chance de trouver de l’aide auprès d’Orga, une femme robot, dont la sensibilité subsiste encore et qui le soutient pour franchir les obstacles qui se dressent devant lui et l’encourage dans sa volonté de devenir pilote. Mais les chose se compliquent quand, pour sauver sa vie, Godo doit capturer un mystérieux oiseau de feu, une créature mystique dont le pouvoir d’immortalité peut ramener à la vie une terre qui se meurt …

Ceci dit, je vous propose une courte séquence qui figure parmi les meilleurs présentes dans le film, mettant en image notamment une partie de l’aspect musical du film, mais aussi en proposant de manière brillante la déshumanisation faite des prisonniers (qui rappelle tout de même les Temps modernes de Chaplin).

[SPOIL INCLUDE] A partir de là, je vais me permettre de spoiler la série pour mieux appuyer sur l’intérêt du film, âmes sensibles s’abstenir.

Une société très proche de celle proposée souvent par Miyazaki

Je ne sais absolument rien de l’influence qu’à eu Osamu Tezuka sur Miyazaki, bien qu’elle est sûrement importante étant donné que ce dernier provient directement de la génération de réalisateurs qui ont succédé à la création de l’animation au Japon par Tezuka (et d’autres personnes comme Rintaro), mais il est surprenant de voir comment le point de vue d’une société complètement malsaine ressemble à celui que l’on peut voir dans les productions Miyazaki (surtout après avoir vu Conan le fils du futur). En effet le film débute directement avec la présentation d’une société complètement eugénique, où les enfants sont tous destinés dès leur naissance à une vie bien définie en fonction de leurs gènes. Toute la société est encadré par les dirigeants, les enfants sont élevés par des robots et des ordinateurs. Cette société engendre forcément des inégalités, les richesses sont partagées entre les plus importants et la société est gouvernée par une oligarchie qui ne se prive pas de se prendre elle-même pour une race supérieure. Il y aurait en fait beaucoup à dire sur ce genre d’univers, il est dommage d’ailleurs que l’on n’est pas encore eu une série qui capitalise cette idée jusqu’au bout, notamment sur tout l’aspect de folie que peu engendrer ce genre de système.

Cet aspect inégalitaire que pointe du doigt Tezuka suivra une bonne partie du récit, surtout dans son aspect complètement illogique ainsi que sur tout le mal que peut engendrer un tel système. Cette pensée est bien représentée par l’amour impossible qui va lier le héros et Rena, la fille du sénateur, amour impossible dans une société où tout est régit par les classes. Toute l’argumentaire est d’ailleurs habillement présenté à travers le personnage de Pincho, petit alien qui ne cessera de décrier le manque de logique dans cette société, comparant constamment la Terre avec son monde où tout est plutôt sincère.

L’aspect totalement déshumanisé de certaines classe de la population est aussi très représentative de la critique que fait Tezuka à ce genre de société. C’est démontré de manière géniale dans l’extrait proposé juste au dessus, où les hommes sont condamnés à vivre sans visage, représentant une perte totale de l’identité (on retire les droits civiques aux prisonniers) et que l’on relègue donc à l’état de vulgaire bétail. Plutôt qu’à du bétail, comme une machine de part leur rythme totalement synchrone et cadencé. C’est une partie du génie de l’œuvre, elle ne cherchera pas forcément à vous montrer directement toutes les pensées associées mais elle vous fournira ici et là tout un tas d’informations à analyser.

Le film suit également tout un aspect écologique, notamment de la dégradation de l’écosystème au profit d’une humanité qui se veut toujours plus puissante. Cet aspect donne d’ailleurs tout son intérêt à la fin du long-métrage, où l’on s’aperçoit que la recherche d’énergie et de puissance au détriment de la nature n’aboutira qu’à une destruction mutuelle. Ceci étant une finalité qui se rapproche à celle de films tel que Mononoke Hime où cette envie constante de domination des autres espèces mais surtout de la Terre en général ne peut qu’amener vers une catastrophe.

Phénix : La quête de pouvoir et de puissance

Cette société malsaine voit son salue dans le phénix, animal légendaire qui posséderait la force et l’énergie de revigorer la Terre. Le phénix est ainsi une sorte personnification de la recherche de puissance brute et de violence, cette perspective est d’ailleurs enrichie lorsque la posture du phénix, habituellement assez majestueuse, se transforme pour donner place à un animal féroce et violent. Les armes n’ont aucun effet sur elle, la haine n’engendre que la haine comme dit le proverbe. Ce ne sera que grâce à l’amour du héros que cette force deviendra alors inopérante, cet amour deviendra même un objet de désir par le phénix car symbolisant une puissance illimitée.

Une autre partie du génie du film vient du fait que le panel de personnages et surtout le personnage principal n’a pas constamment le caractère du héros parfait. Si dans une vision assez Miyazakienne, une « évolution de conscience » doit se faire par une sorte de messie (Conan dans Le fils du futur ou alors Ashitaka dans Mononoke Hime), elle se fait ici de manière personnelle. Godo n’est ni mauvais ni bon, mais on observe une réelle évolution dans son comportement au cours du film. Au début il est présenté comme quelqu’un qui ne comprend tout simplement pas le système dans lequel il vit et ses inégalités, il porte ainsi un regard plutôt candide de la société et donc assez juste. Pourtant lorsqu’il devra chasser le phénix, son caractère alors non-violent laisse place à une haine envers l’animal, allant jusqu’au désir obsessionnel de le voir mourir – Ce passage m’a d’ailleurs fait penser à un épisode de Futurama : Mobïus Dick -. Finalement c’est lorsque l’on atteint un stade de déchéance profonde que l’on se rend compte de notre obsession, parfaitement bien montré ici par le comportement qu’aura Godo envers son robot. Cette idée qu’insuffle Tezuka dans ce film est encore plus présente et flagrante avec le personnage de Rena, qui démontre bien une sorte de fatalisme qu’engendre une telle société. Elle incarne la perversion même que peu engendre un tel système sur une personne, passant de jeune femme quelque peu désabusée à quelqu’un de totalement intégré dans celle-ci.

Concernant le visuel et l’audio

Visuellement la série date bien de 1980, bien que le long-métrage possédait alors le plus gros budget jamais atteint à l’époque pour un film d’animation, il n’en reste que l’on sent très bien les 30 années qui se sont écoulées depuis. Néanmoins je reste très partagé sur ce que l’on peut en tirer vraiment, tout simplement car l’animé reste en lui-même encore visuellement innovant. On sent durant tout le film que de nouvelles techniques d’animation ont été utilisées ici, par exemple on peut voir une sorte de plan 3D mais réalisée en animation traditionnelle, le résultat est horrible mais cela reste très intriguant à voir. Les réalisateurs ont aussi beaucoup joué sur les couleurs, presque à outrance pour y donner parfois un coté à la limite du psychédélique, mais qui reste encore une fois très intéressant à voir. Après l’animation en soi n’est pas vraiment affreuse, il faut juste comprendre qu’elle a perdu de son excellence depuis longtemps. Le seul regret que j’ai eu fut l’aspect quelque peu décousu accordé entre les différents plans, parfois la fin des scènes de dialogues ne se mêle pas très bien avec le début des moments musicaux, réalisant alors une sorte de cassure un peu désagréable, comme si la mise en commun des différentes scènes avaient été pensée après la réalisation de celles-ci.

Concernant toute la partie musicale, l’ensemble de l’orchestre possède plusieurs instruments mais le ton est mené par le violon utilisé par Senju Mariko (千住真理子), tout l’aspect musical étant dirigé par Higushi Yasuo (樋口康雄). La prestation de la violoniste est admirable, s’adaptant parfaitement aux différentes situations. Le style est très emprunté à Disney et on retrouve parfaitement l’aspect que l’on pourrait trouver dans tous les anciens long-métrages de notre enfance. C’est un pari un peu risqué, le résultat n’est pas forcément époustouflant me concernant mais il reste tout de même de grande qualité, surtout quand le réalisateur cherche à mixer la musique et l’animation sur un même plan d’égalité. Cela reste toujours dans une optique d’expérimentation et qui a largement le mérite d’avoir été tentée et par la même occasion plutôt bien réussie.

Bilan

J’aurais encore beaucoup de chose à dire sur ce film, il reste pour moi ce genre d’animation perdue, où l’on ressent tout l’aspect artistique que les animateurs peuvent tenter d’insuffler dans leurs œuvres. Il n’est pas sans défauts, loin de là, mais il reste un must to see pour quiconque cherche à connaître un peu mieux ce que l’animation japonaise peut proposer au monde de l’animation générale, faisant ici un véritable revers de cape à ce que l’on pourrait appeler « l’animation à la chaîne » proposée massivement actuellement, à milles lieux des productions lambda. Récemment on disait que Panty & Stocking était un fuck à l’animation japonaise, d’un point de vue personnelle, le fuck porté par P&S est minuscule comparaît à une œuvre telle que Phénix, bien que les idées soient totalement différentes. Ao no CosmoZone est ainsi une œuvre conceptuelle par toutes les idées qu’elle a tenté d’apporter au monde de l’animation japonaise voir au monde entier, et nulle doute qu’elle a du en influencer beaucoup. J’espère vous avoir donné envie de vous procurer le dvd, qui vaut largement les quelques euros que vous y investirez dedans, ne serait-ce que pour le coté culturel qu’il peut vous apporter. Maintenant pour la forme, un regarde croisé sur Tezuka figurant dans les bonus dvd, deux autres vidéos sont aussi disponibles dedans : Une sorte d’exposée sur le film ainsi qu’une conférence de Rintaro assez intéressante sur l’apport de l’animation japonaise (notamment l’aspect d’animation limitée et d’animation pleine). Enjoy’

Pour une fois j’ai structuré un article ! \o/ ACHETEZ LE DVD §§§§

11 réponses à “Retour sur une œuvre conceptuelle : Phénix, l’oiseau de feu

  1. Très bon article , et pour une fois que quelqu’un s’intéresse à Phénix .Parcontre juste une question ,c’est qui a éditer le film en DVD ? Je me souviens juste d’une diffusion sur CinéFx (ABSAT) seulement .

  2. Si tu aimes les expérimentations visuelles des studios Tezuka, je ne saurais que trop te recommander les 3 films Animerama, en particulier Cleopatra et Kanashimi na Belladonna.

  3. Ca fais plaisir de lire quelque chose sur Hi no Tori. J’ai lu les quatres premiers tomes en japonais et c’est un véritable plaisir que de prendre ces petits manga quand on a le temps.
    Ton article m’a vraiment donné envie de jeter un oeil à l’anime qui à l’air d’apporter un véritable plus et un point de vue un peu différent du manga.

  4. Super article, super sujet, félicitations à toi et j’espère que tu vas enchainer sur les trois téléfilms de Hi no tori !

    « c’est qui a éditer le film en DVD ? »

    Wild Cat non ?

  5. Maxabitol > Comme l’a dit Ialda, Wildcat.
    Gemini > Je vais voir ça dès que je peux, il faut aussi que je revois les courts de Tezuka que j’avais loué une fois.
    Ialda > J’en avais déjà l’envie !🙂

    En tous cas ça me fait autant plaisir d’écrire un article sur le sujet que d’entendre des gens me dirent qu’ils sont heureux de lire un billet dessus !

  6. Pour avoir le plaisir de lire des articles sur des vrais classiques valables, mais aussi parce qu’on vit comme jamais auparavant dans une époque atteinte de myopie où tout ce qui a plus de cinq est oublié, méprisé, jeté aux ordures et forcément déclassé par rapport au neuf – les exploits de ces grands ancètres de l’animation japonaise comme rapetissés par rapport aux miniscules avancées de titres plus récents (« Récemment on disait que Panty & Stocking était un fuck à l’animation japonaise, d’un point de vue personnelle, le fuck porté par P&S est minuscule comparaît à une œuvre telle que Phénix, bien que les idées soient totalement différentes ») : bref, dis-toi que tu remplis une mission de service public.

  7. Pingback: Phénix OVA : Une belle continuité ! | Jevanni's blog

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