Karyn Poupée : Le manga sur fond d’analyse

Aujourd’hui je vais vous parler du dernier livre que j’ai eu l’occasion de terminer sur le manga, et à vrai dire du premier vrai livre réalisant une analyse du sujet dans sa globalité que j’ai pu lire jusqu’à maintenant. On pouvait le voir sur les étales de nos libraires durant l’été dernier pour le prix de 23 euros, et face aux seules critiques plutôt négatives sur l’ouvrage, il a sombré dans l’oubli. Critiques le plus souvent faites par des lecteurs attentifs et déjà expérimenté par des écrits sur ce sujets, j’ai tout de même eu l’impression que l’on le plombait un peu trop par la vision qu’il a donné à ces personnes, pourtant assez loin du lecteur lambda qui lui a tout à apprendre. Le livre de Karyn Poupée est-il donc totalement mauvais ? Rien n’est moins sûr de mon coté, même si il est vrai que sa description est loin du sans faute.

Quelques ouvrages avait déjà fait la description du manga à travers différents moyens, passant du bouquin illustré (comme récemment avec Osamu Tezuka : Le dieu du manga) au dictionnaire très limité des animes et mangas existants, mais peu avaient tenté l’expérience dans notre contrée de parler du manga dans sa globalité dans un livre avec une illustration inexistante. C’est donc un ouvrage plutôt conséquent que l’on nous propose au édition Tallandier, écrit par la plume de l’auteur du livre Les Japonais à la même édition mais paru en 2008. Nous passerons donc de la création du manga dans sa forme la plus primitive durant l’ère Meiji à une analyse plus spécifique sur des œuvres allant jusqu’au début de notre décennie. Il faut donc ratisser large tout en gardant une certaine précision, chose que l’auteur arrivera à faire de manière plus ou moins correcte en fonction des chapitres.

La narration de ce récit est très personnelle à l’auteur, Karyn Poupée ayant décidé de donner une forme assez romancée à son histoire, il ne s’agit donc pas ici d’une explication au style scientifique, mais elle nous fait plutôt balader à travers les lieux comme s’il s’agissait d’une histoire fictive. Cette méthode a ses avantages et ses inconvénients, on perd ici l’aspect assez net d’une description propres aux historiens mais permet de ne pas lasser le lecteur dans une explication ennuyante. Il s’agit clairement d’un compromis qu’a pris l’auteur et dont le résultat dépendra entièrement de celui qui aura le livre entre les mains. De mon coté le  résultat a plutôt bien fonctionné, je ne suis pas vraiment fan des documentaires cherchant uniquement à expliquer méthodiquement chaque détail, malgré le fait que l’on perd évidemment en précision et en compréhension.

En effet, il y a de quoi se perdre parfois dans ce bouquin et les raisons sont multiples : Quelques fois le style de l’auteur est assez étrange comme le souligne assez bien Xavier Guillebert de du9, la mise en forme est peu appropriée, ou alors on est presque noyé dans un flot d’informations que l’auteur décrit que trop peu (certaines références sont incompréhensibles pour ceux qui ne connaissent pas certaines œuvres). Chose assez regrettable alors que le but premier de ce livre est d’expliquer à ceux qui ne s’y connaissent pas, surtout que pour les autres lecteurs, cette manière d’écrire ne les aura sûrement pas attirés. Malgré tout il faut aussi relativiser, la majorité du livre est largement compréhensible et offre une source d’informations vraiment intéressante pour ceux qui ne connaissent le manga que dans la forme sa plus contemporaine, et je me répète une nouvelle fois, en la proposant de manière ludique.

Chose que je pense qu’il faut aussi souligner, cet ouvrage parle essentiellement de manga et non pas d’animation. Karyn Poupée abordera bien évidemment la création de la série Astro Boy ou alors très très rapidement de l’impact d’Evangelion, mais uniquement car la relation avec le manga est importante. Chose plutôt bonne en soi quand on a tendance à dénigrer le format papier pour les versions télévisuelles plus facile d’accès. Le manga, l’essence de l’animation, chose que l’on pourrait presque oublier maintenant à juste titre ou non, alors que certains dénigrent le manque d’ambition des studios à proposer uniquement des œuvres originales destinée à l’animation. Pourtant on ne peut que sentir le lien si proche entre le manga et l’animation et qui reste persistant, décrit ici de très belle manière par l’auteur. Et c’est ici que lui vient un rôle singulier, celui de nous faire comprendre les fils qui lient ces différents secteurs, entre eux mais aussi avec son public.

La France, second consommateur de manga et d’animation et pourtant on est loin d’influencer grandement dans ce secteur japonais, certaines productions comme Cowboy Bebop ont eu du succès uniquement chez nous, le contraire est bien évidemment le cas. Car si le livre s’intitule Histoire du manga : Ecole de la vie japonaise, c’est surtout car il y a une relation étonnante entre ces lecteurs et le manga. C’est surtout dans cet aspect que j’ai appris le plus, voir à quel point l’évolution du manga dépend en réalité entièrement de son public majoritaire : La population japonaise. Chose que l’on peut pas comprendre chez nous, Karyn Poupée s’efforce durant chaque période du manga à nous l’expliquer : Moral d’après guerre, formation de la bulle économique jusqu’à son éclat. Il est presque impossible de décrire l’impact de ses situations en juste quelques lignes, mais aussi l’influence de l’état d’esprit ambiant des japonais qu’à eu sur le manga tant il est énorme. En tant que français et à la fin de cette lecture, nous ne pouvons que nous sentir spectateur de ce phénomène en réalité constant.

Karyn Poupée est une adoratrice du manga d’après guerre et peut-être aurait-elle du s’arrêter là. Car si son récit se devait presque logiquement d’être partial dans ses descriptions, on se rend rapidement compte lorsque l’on attaque la seconde moitié du livre qu’il n’en est rien. De manière limite dévoilée, elle fait la critique répétitive sur le manga contemporain à l’exception de quelques auteurs comme Inio Asano (浅野 いにお) ou Naoki Urasawa (浦沢直樹). Non pas que je lui donne tord ou raison, mais plutôt que l’on sent vraiment qu’elle omet une part de vérité déformée par un jugement de valeur qui n’a pas sa place ici. Malgré le fait que l’on peut l’accepter comme tel et le considérer avec du recul comme un avis intéressant de la dégradation du manga durant les dernières décennies, on a tout de même l’impression parfois que cela n’a pas sa place dans certaines situations. Il ne faut pas non plus voir cela comme une critique acerbe tout au long de ces lignes, mais plutôt comme une touche de fond bien appuyée tout au cours de son récit.

Comme je le dis, son avis a aussi du bon et nous éclaire parfois plus que par une autre manière : « Au lieu de peaufiner le scénario pour faire trépigner d’impatience le lecteur jusqu’au numéro suivant, les auteurs stylisent le ou les personnages, afin des les décliner à souhait, quitte à tirer sans cesse sur les mêmes ficelles, au détriment du fignolage du récit. Résultat, les histoires vedettes traînent en longueur (plus de dix ans, plus de 60 volumes), découragent les potentiels lecteurs retardataires et empêchent les nouveaux auteurs de se payer une place dans la pagination limitée. Structurellement déficitaires, les périodiques sont pour l’heure soutenus par les ventes de tomes reliés. Las, cet artifice fragile apparaît peu viable à long terme. Pourtant, les magazines restent indispensables, qui sont le passage quasi obligé avant la publication de recueils. » [p. 335]

Second point de vue assez dérangeant qui suit cette manière de faire, j’ai assez regretté le manque incroyable d’informations sur le développement d’œuvres cultes comme Evangelion ou comme Gundam, qui ne font guère plus d’un paragraphe l’un et l’autre. Alors que les anecdotes et le lien entre ces œuvres et leur public aurait pu être énorme, Karyn les dénigre de manière flagrante. Vrai et seul point regrettable que je lui accorde et qui lui incombe entièrement. Évidemment ce ne sont pas des mangas en premier lieu, on peut aussi dire que dans des productions comme Eva, on se souviendra surtout de la relation qu’à eu la série avec son fandom et moins avec la population globale, mais pourtant !

On sent réellement la fin de son livre comme une vraie critique du système actuelle du manga en relation avec la société japonaise, le nom des deux derniers chapitres en sont témoins :  » Plus dure sera la chute  » et « Manga et société : l’ère du déclin ». La fin du livre nous propose une interview de Naoki Urasawa appuyant ses termes. Si cette interview vaut largement le coup d’œil, j’ai moins apprécier la manière de la mettre en forme. Au lieu d’un simple et bête question/réponse, l’auteur se sert des propos du mangaka avant tout comme justificatif de son désarroi sur le manga contemporain. Je trouve cette mise en forme tendancieuse de très mauvais goût de la part de Karyn Poupée, qui le déclare pourtant comme son mangaka actuel favoris en trônant 20th Century Boy de manga de la décennie.

En conclusion

Pour revenir à mon introduction et malgré les différentes critiques que j’ai fait à son encontre, ce livre reste avant tout une bonne lecture pour tout ceux qui souhaitent en savoir plus sur le manga et son ascension à là où il en est actuellement. Au delà d’une simple description des différentes œuvres, l’auteur s’efforce en décrivant les situations économiques et politiques du pays de montrer les liens entre le manga et ses lecteurs. On peut apprécier une description plus scientifique comme le dit assez bien shinmanga en recommandant L’animation japonaise : Du rouleau peint aux pokemons de Brigitte Koyama-Richard, on me dit aussi beaucoup de bien de Manga! Manga! The world of Japanese comics , son concurrent anglais. Mais l’ouvrage de Karyon Poupée reste à mon goût une très bonne lecture, du moins pour ceux qui ne connaissent que peu le manga et son influence, permettant peut-être une meilleur compréhension de cette forme d’art que certains regardent chaque jour sans en comprendre réellement la signification.

9 réponses à “Karyn Poupée : Le manga sur fond d’analyse

  1. Je me contenterai de Manga! Manga! pour ma part.
    Il n’a que deux défauts : le corps du texte a été écrit il y a 28 ans – exit, notamment, les énormes succès shônen de la seconde moitié des années 80 – ce qui pourra donner à certains l’impression qu’il est un peu à côté de la plaque, et l’auteur est à ce point persuadé que les classiques ne sortiront jamais du Japon qu’il n’hésite pas à dévoiler des éléments clés de titres comme Ashita no Joe et Kyojin no Hoshi.

  2. Pas nécessairement. Je pense que cela peut être intéressant d’en apprendre un peu plus sur l’histoire, mais pas au point de multiplier les bouquins sur le sujet. Je pense qu’il vaut mieux se limiter à un seul, pour peu qu’il soit bien écrit et complet ; le tout reste donc de trouver le meilleur ouvrage possible.

  3. Sympa l’article et bien écris je trouve !! J’ai lu « Les Japonais » et j’avoue avoir beaucoup aimé même si 2 ou trois passages étaient moins intéressant que le reste ! Je vais donc sûrement me procurer celui-là !!

    Par contre je ne suis pas du tout d’accord avec Gemini !! Manga! Manga! est un vieux livre (ça ne fait pas perdre de sa valeur), donc des « arguments » qui conviennent à une certaine époque (qui peuvent être encore valable aujourd’hui) ! Cependant un deuxième avis, qui plus est, récent ne peut pas faire de mal selon moi, bien au contraire !!! Je trouve un peu dommage de s’arrêter à un avis qui nous convient !!

  4. Globalement d’accord avec toi. Je l’ai également terminé il y a quelques jours et j’ai trouvé ça plutôt intéressant dans l’ensemble, bien que j’ai trouvé la lecture légèrement indigeste pour grossomodo les 100 premières pages car d’une part je n’avais aucun repère connu au niveau du manga par rapport à cette époque (comprendre par-là que de base je ne connaissais pas grand-chose d’avant les 80’s donc …) et d’autre part, comme tu le dis on est un peu submergé par le nombre de titres d’oeuvres, de noms d’auteurs ou de dates, ce qui fait que j’ai déjà l’impression d’avoir oublié la moitié de ce que j’ai lu concernant cette partie-là. Du coup, je me suis demandé si justement ça serait pas mieux passé avec des illustrations qui auraient peut-être facilité l’assimilation de ces références. Passé ce cap et surtout à partir de la période d’après-guerre, je ne sais pas si c’est parce que je commençais à retrouver des références qui me parlaient mais mon intérêt est allé en grandissant au fur et à mesure du bouquin et j’ai également apprécié que l’auteure s’attarde un peu sur la vie des japonais et le contexte social de chaque époque en faisant le lien avec les influences que cela a pu avoir sur le manga.
    Bref, je regrette pas mon achat car j’ai quand même appris plein de trucs mais je serais quand même assez curieux de lire d’autres ouvrages du même genre rien que pour faire une comparaison.🙂

  5. En fait je suis très proche de ton commentaire Vins, surtout concernant le début du livre où je n’ai maintenant que peu de souvenirs (j’ai repris le bouquin en cours de route après une période). Après je pense que le fait de ne mettre aucune illustration a son intérêt et qu’il ne faut pas le lui enlever, quelque soit la partie.

  6. L’ouvrage de Karyn Poupée est en effet intéressant malgré ces défauts. Personnellement j’ai préféré  » Manga – Histoire et univers de la BD japonaise  » de Jean-Marie Bouissou que j’ai trouvé plus digeste à lire.

  7. Pingback: Manga ! Manga ! Le livre qui surpasse presque son sujet ! « Jevanni's blog

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s