Manga ! Manga ! Le livre qui surpasse presque son sujet !

C’est la rentrée aussi pour le blog, et oui, et comme chaque rentrée chacun a son lot de sujets qu’il aimerait aborder. Si je ne me suis pas du tout intéressé aux animes de la saison estivale (même si j’ai tout de même gardé en stock les diffusions des noitaminA), j’ai par contre lu un livre fort intéressant sur le manga et l’animation. Il y a maintenant une bonne dizaine de mois, j’avais fait la chronique du livre consacré au manga de Karyn Poupée, bouquin au final assez intéressant mais qui souffre tout de même de plusieurs défauts de la part de son auteur, notamment une sorte de fermeture d’esprit de sa part concernant certaines facettes du manga contemporain. Le livre fini, Rukawa m’avait immédiatement fait part de la nécessité de lire un autre livre consacré sur le sujet, cette fois-ci par un auteur anglophone et qui date tout de même d’une trentaine d’années. Un autre achat sur amazone m’a finalement décidé, et après quelques mois de dépassement de moi-même face à cet effort surhumain qu’est celui de se motiver à commencer à lire attentivement ce livre, j’ai terminé les dernières pages récemment. Présentation donc du livre Manga ! Manga ! de Frederik L. Schodt, notamment Winner of the Osamu Tezuka Culture Award « Spécial Prize ».

Non, la remise en activité du blog ne m’a pas donné envie d’insérer des phrases so cool à l’américaine mais s’il y a bien une chose que l’on se doit d’aborder quand on parle du livre, c’est qu’il ne possède aucune traduction française. C’est donc de votre anglais d’un niveau irréprochable qu’il vous faudra approcher son contenu, même si il ne faut pas trop en craindre, le style de F.S étant des plus agréables. Il y a beaucoup à dire, beaucoup trop en fait si je devais parler de chaque point qui m’a instruit et qui m’a donné envie de lancer une note sur un forum ou sur le blog, tellement en réalité que l’on se rend compte avec « tristesse » dans les dernières pages qu’il faudra sûrement une seconde relecture pour absorber tout ce que peut nous proposer cet ouvrage. Bien entendu c’est de loin d’être un défaut, il s’agit même de ce que l’on devrait attendre de tout ouvrage de la sorte, mais toujours est-il comme je vais tenter de le transmettre par la suite, qu’il s’agit là bel et bien d’une lecture de qualité.

Manga ! Manga ! Yes it is

Le livre se distingue pas mal des autres bouquins du genre et donc de celui de Poupée, déjà de par sa première date de parution, 1983, qui signifie tout de même que son contenu est bien plus orienté vers un manga que l’on peut considérer maintenant comme quelque peu comme « old school », on est plus de 10 ans avant Evangelion, Gundam existait depuis environ 5 ans, ceux qui dominaient la scène du manga et de l’animation étaient alors différents, bien que les maîtres de ces années là sont toujours reconnus et considérés de nos jours. Tetsuya Chiba (ちば てつや), Go Nagai (永井 豪) faisaient partie de ces grands noms alors connus de tous parmi les amateurs de manga, maintenant ils sont presque oubliés par les lecteurs contemporains français, et le maître Tezuka avait encore 6 ans à vivre avant de s’éteindre. Tezuka aura d’ailleurs été un des amis de F.S, signifiant tout de même l’implication de celui-ci dans le monde du manga, là où sans pour autant remettre en question l’intérêt qu’éprouve K. Poupée pour le manga, on peut se demander s’il ne s’agissait pas d’un sujet comme un autre pour elle (rappelons tout de même qu’elle a écrit un livre sur la société japonaise de manière bien plus générale auparavant). Le manga no kamisama (Tezuka) réalisera même quelques mots assez élogieux pour le livre en guise de postface, donnant tout de suite un impact plutôt impressionnant sur ce que l’on a entre les mains. Si cela est regrettable de se rendre compte que toute une partie de l’industrie du manga est donc que peu abordée, voire pas du tout, il ne faut pas non plus se dire que le bouquin est pour le coup has-been, bien au contraire. On se rend compte que tout ce qui nous est donné est toujours aussi proche de la réalité qu’il en était auparavant, notamment par le fait que F.S ne cherche pas à donner des points de vue concrets sur ce qu’était ou ce qu’aurait été le manga plus tard, mais il se contente plutôt de parler de manière ludique de l’évolution du manga et de son industrie. Le dernier chapitre, appelé The Future est le seul qui s’éloigne vraiment de cette lignée, et même dans celui-ci on se rend compte qu’il vise juste et qu’il arrive encore à donner un point de vue intéressant (alors en avance sur son temps évidemment) sur ce qu’est le marché actuellement, ce qui est assez incroyable pour être souligné.

Le livre fait environ 200 pages, il est bon de noter qu’il a déjà une belle classe, le papier est de qualité et cela rend la lecture bien plus agréable qu’on puisse le croire aux premiers abords. Les 150 premières pages sont segmentées par des sections possédant des titres assez clairs comme par exemple Flower and dreams concernant le shojo manga. Les 50 dernières pages étant des extraits de mangas recommandés par l’auteur pour représenter ce qu’il trouve de plus figuratif dans ce monde, comme Berusaiyu no bara (la rose de Versailles) ou Phoenix. Autre chose intéressante, l’ensemble du livre est parsemé régulièrement d’images, chose qui manque tout de même affreusement au livre de Poupée, donnant une sorte d’appui aux dires de l’auteur. L’ensemble de ces photos sont en noir et blanc, ce qui m’a donné une sorte d’authenticité et de classe au manga que j’aurais du mal à définir personnellement. Autant dire qu’il est pour moi ce qu’il y a de mieux en terme de présentation d’après tout ce que j’ai eu entre les mains à ce jour.

Mais ce qui fait la force du livre est avant tout son contenu, l’écriture fluide de F.S est des plus agréables et rend la chose bien plus ludique que n’importe quel reportage sur la chaîne Histoire, on sent en quelque sorte sa passion s’adressant à l’ensemble de l’univers du manga et une véritable recherche de compréhension de celui-ci transmises dans les lignes que l’on lit. De nombreuses anecdotes enrichissent le livre sous forme de petites bulles, faisant office de mini-focus sur un point du paragraphe d’à coté, un manga en particulier, sur un genre, sur un magazine particulier, bref cela reste toujours assez court mais plutôt captivant, car encore une fois il nous donne des précisions plutôt anodines mais intéressantes. Le livre aborde l’évolution du manga à travers ces genres, une évolution qui est avant tout une véritable vitrine de celle effectuée par la société japonaise durant ce dernier siècle. Commençant tout d’abord par sa création sous forme de rouleaux peints, pour ensuite aborder une évolution de sa mise en forme, le manga durant la guerre et son développement à cette époque, ceci étant regroupé globalement dans un seul chapitre. Exit donc la longue description historique du manga, de son évolution décennie par décennie, non pas que les acteurs principaux soient omis, mais plutôt que F.S tente plutôt parler du manga en lui-même plutôt que de s’acharner à faire un cours carré sur sa progression à travers le temps. Le second chapitre parlera du manga pour garçon, guidant la première impulsion du manga « divertissant », le troisième sera consacré au manga pour jeune fille ou comment un genre qui semblait inconcevable au début est devenu une parcelle tellement séparée du monde du manga qu’elle a généré ses propres codes. Les deux chapitres qui suivent se consacrent plus à ce qui régit le manga, ses règles et comment le manga a su se transformer durant toutes ses années pour arriver à ce qu’il en est actuellement, modification qui s’est forcément faite en franchissant de nouveaux obstacles, donnant le titre à un des chapitres Regulation versus fantasy. L’avant-derniers chapitres parle lui du monde derrière le manga, ses auteurs, les éditeurs, l’ensemble de l’industrie du manga. Le dernier chapitre parlant du futur du manga.

Comme le disait très justement Poupée dans son livre, le manga est le reflet de la société japonaise. Et bien évidemment la majorité du livre de F.S tentera d’expliquer la corrélation entre un manga et son public. Pourquoi tel manga a-t-il eu autant d’influence sur son public ? Ou alors pourquoi le manga de base-ball est-il si populaire au manga ? En quoi est-il si proche des traditions japonaises ? Avouons que le rapprochement entre le manga de sport et les vieilles traditions bushido ne nous frapperait pas, et encore moins celui entre la place du « pitcher » et un acteur de kabuki. Pourtant ces rapprochements sont bien réels et ont eu tellement d’influence dans notre appréciation du manga et dans ses codes que cela en est frappant une fois expliqués. Pour en citer un autre, on saura aussi en quoi l’initiative qu’a eu Go Nagai en incorporant dans ses mangas un érotisme bien plus présent, a eu une influence incroyable malgré des représailles alors intenses, déliant une partie du manga « populaire ». C’est ceci qui fait avant tout la force de ce livre, il explique l’évolution du manga de manière ludique et agréable, à travers une multitude d’exemples. Si de manière générale il retranscrit l’évolution du manga, elle se fait avant tout à partir de chaque manga et de ses auteurs, insistant sur chacun d’eux pour leur donner toute leur importance et leur portée. Je finirais ma critique ici, il y a en réalité beaucoup à dire comme je l’ai annoncé au départ, mais il semble impossible d’aborder chaque point intéressant du livre à moins d’en écrire un autre en retour, ce qui est plutôt fastidieux. Il faut tout comprendre que je ne pense pas que qui que ce soit qui puisse me lire un jour n’ait rien à apprendre de ce livre, bien évidemment certains points ou du moins les grandes lignes sont déjà connues à celui qui a déjà lu un ou deux ouvrages sur le sujet, mais il y a tellement d’informations intéressantes contenues dedans que cela reste de toute manière une lecture intéressante. Cela n’en est pas pour autant réservé à une élite, pas besoin d’avoir 200 mangas dans sa collection pour comprendre ce livre, bien au contraire car il est ouvert à tous et même au total néophyte. Ne pensez pas comme moi, surtout pas au problème concernant la lecture, la barrière de la langue est aisément franchissable pour peu que vous ayez des notions en anglais, son prix de 22 euros est plutôt faible quand on sait ce que cela vaut, surtout que l’importation à partir de site comme Amazon ne vaut rien. Si après cela vous n’êtes pas convaincus, vous pouvez lire quelques pages sur la page d’Amazon pour vous faire une idée.

Le futur contemporain du manga

J’aimerais juste terminer cet article sur le dernier point qui m’a pris en intérêt dans ce livre, c’est son avis sur le futur du manga et sa condition d’alors qui j’imagine est restée tel quel, voir pire encore. L’industrie du manga a évolué jusqu’à devenir un des plus gros secteurs du pays, rivalisant même avec des marchés comme l’automobile. Dans sa création, un cycle de production tournant exclusivement autour de l’argent s’est mise en place, notamment par une guerre constante des magazines de publication, les gros de l’industrie qui font ce qu’elle est actuellement. Pression sur les jeunes mangakas pour satisfaire à tout prix son public, mise en place d’un système circulaire entre un manga connu et son adaptation animé, le monde du manga n’a rien à envier au show-business de l’industrie du disque. Là où les magazines de publication devraient avant tout être des vecteurs pour promouvoir la créativité, elle la tue. Si cette tendance est pressentie voire amorcée dans les années de réalisation de ce livre, elle est parfaitement installée dans le monde du manga que l’on connaît. L’industrie de l’animation japonaise en est devenue totalement imprégnée, encore plus avec la crise économique. En plus de détruire l’originalité et le renouveau dans le manga en favorisant un système de surexploitation de manga à succès, elle a aussi réussi à tuer la créativité dans l’animation en démotivant les studios à ne pas réaliser autre chose que des adaptations. Il est bon à savoir qu’un manga à succès ne signifie pas du tout un anime à succès, sa réalisation dépend en partie de son staff, mais certains mangas n’ont tout simplement par l’essence même d’être adapté en animé. Tout simplement car ils ne sont pas faits pour cela, car le trait d’un auteur ne peut être retranscrit en animation de manière parfaite. L’idéal serait que ce soit l’auteur qui décide lui-même d’adapter son manga ou non, bien entendu cela reste limite au bord de l’inconcevable. Cette amorce vers le profit tourne au carnage avec l’envie de favoriser le manga sur mobile, modifiant ainsi tous les codes du manga.

Le deuxième point que j’aimerais aborder concerne l’évolution même du public japonais. Tant bien que l’on le veuille, le manga évoluera avant tout avec son public d’origine, l’interaction avec l’étranger bien que grandissante par l’investissement des sociétés japonaises dans le marché européen et américain reste à l’heure actuelle assez minime. Cette évolution a fait face à un mur, avec l’évolution du shonen manga, du shojo, du « gekiga » (que je mets bien entre guillemets), le boom du manga robot qui a présenté le renouveau du manga shonen, tout comme il en a été avec le magical girl, on semble de plus en plus se retrouver face à un manque de renouvellement. Un paragraphe est intéressant dans le livre, où F.S explique que le manga d’avant était largement plus créatif par la véritable passion des auteurs dans celui-ci. Dans le début du manga, le choix d’être mangaka était très généralement mal vu de la part de son entourage, si on sait que la mère de Tezuka lui a dit qu’il avait lui-même le droit de choisir entre ses études de médecin ou se consacrer au manga, il n’en était pas du tout de même pour tous. Maintenant avec l’épanouissement et la démocratisation du manga au Japon, devenir mangaka richissime devient un rêve comme un autre, voire même une alternative viable à celui de se mélanger avec la nuée de salary man. L’ouverture de cette profession a mis en place beaucoup de jeunes sans grande motivation ou passion qui se contente de proposer un contenu recopiant que peu innovant, ne favorisant guère l’innovation au sein du genre et rendant difficile la découverte de nouveaux talents. Le manque de créativité dans le manga a en partie conduit selon moi à la formation de cette bulle otaku totalement attiré au fan-service, voir de manière plus générale à tout ce qui pourrait se rapprocher de celui-ci (moé compris). Cette bulle à l’intérieur même du fandom de l’animation serait une sorte de résultante de ce manque d’innovation au sein de l’industrie du manga. Après cela reste une théorie que je suis de loin à imposer comme vérité, mais je reste tout de même un peu convaincu que cela a au moins eu cette influence, sans pour autant en être une cause vraiment directe.

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3 réponses à “Manga ! Manga ! Le livre qui surpasse presque son sujet !

  1. J’ai eu l’occasion de le feuilleter il y a quelques temps (je crois que c’était ialda qui l’avait ramené, mais plus très sur, enfin, quelqu’un du crou en tout cas), et effectivement ce livre est assez fantastique. Rien que pour les pages de Matsumoto avant son grand oeuvre de Maetel-Harlock, cela vaut le coup !
    Une très saine lecture cela va sans dire.

  2. (Aer> c’était pas le volume que j’avais offert à Ruka lors de la JE Sud ?)

    J’adore ce bouquin. C’est époustouflant de voir à quel point pour un livre de cet age (Otomo est mentionné… en tant que jeune auteur d’un certain ‘Sayonara Nippon’), il est resté complet (surtout pour la première moitié du XXème, après certaines choses comme Sanpei Shirato cité pour Ninja bugeichô et pas pour Kamui den peuvent choquer), d’actualité et quasi indépassable pour les générations d’essayistes qui ont suivis – et ce n’est sûrement pas la prose de mademoiselle Poupée qui me fera changer d’avis (si on cherche un véritable équivalant à Manga!Manga! en français, il faudrait plutôt aller chercher du côté de L’univers des mangas de Thierry Groensteen).

    En ce qui concerne le futur; d’accord avec toi sur la passion des nouveaux arrivants dans le monde du manga – un jeune assistant est toujours autant qu’avant dans une situation économique précaire, mais depuis les 80s, Adachi et Takahashi devenir millionnaire quand on est mangaka n’est plus un rêve inaccessible. D’où la tendance soulignée dans l’un des podcasts récents de Mangavore au développement d’un état d’esprit un peu mercenaire chez certains auteurs (le même podcast soulignait aussi la balle dans le pied que se tire l’industrie en misant avant tout sur la recherche du prochain très gros succès cross-média au détriment de ces titres au succès plus mesuré mais néanmoins de qualité – le genre de titres dont on peut tous citer une dizaine d’exemples personnels et qui ont contribué à nous faire aimer le manga).

    J’ai l’impression que le problème du fanservice-ero-moe-wtv est en partie un miroir aux alouettes – le problème est réel mais n’explique pas tout à lui seul. D’une part le fanservice, l’érotisation de personnages papier (ou cellulo) et la tendance à rajeunir l’age des protagonistes ne date pas précisément d’hier (et là je pars sur mon troll au sujet de Miyazaki et Le serpent blanc), et d’autre part effectivement il y a un désamour réel du public pour la SF et ce qui faisait rêver les fans d’animation des décennies précédentes, ce qui ne laisse plus comme sujet principal à exploiter… que celui des jolies filles.

  3. Décidément, Ialda doit être le grand pourvoyeur d’exemplaires de Manga! Manga!, puisqu’il m’a offert celui qui trône dans ma bibliothèque et il sait que je l’en remercie infiniment pour ce précieux cadeau, d’autant plus précieux que niveau contenu, il n’y a pas photo.

    Un détail qui m’a amusé dans ce livre, c’est que l’auteur cite de nombreuses séries en s’attristant qu’elles ne sortiront jamais en occident ; alors pour les USA je ne sais pas, mais que ce soit Opération Mort, Ashita no Joe, ou Une Vie dans les Marges (enfin lui si je sais vu que j’ai l’édition US), de nombreux chefs d’oeuvre nous sont effectivement arrivé.
    L’autre détail marquant, c’est lorsque ce coquin de Osamu Tezuka explique que le succès des manga en dehors du Japon passera d’abord par les animes. Il prévoit ledit succès grâce à Goldorak (en français dans le texte) en France, donc il se trompe un peu puisqu’il faudra surtout attendre Dragon Ball, mais son analyse reste d’une justesse tout simplement prophétique.

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